Pivilion illustration, background graphic by v3d, rpi photo by Lucasbosch
Dina Karadzic, pic by Kristina Vrdoljak
Pivilion workshop documentation, 2019, screenshot by Dina Karadzic
Vedran Gligo, photo by Dina Karadzic
Pivilion 2020, photo by Sven Fritz
Pivilion exeno1 at Prozori Gallery, photo by Dina Karadzic

Les voies artistiques de l’infrastructure numérique

Irena Borić

Une conversation avec Dina Karadžić et Vedran Gligo

Pivilion fait partie des projets qui illustrent l’engagement de Format C à déconstruire les systèmes numériques. Les principaux acteurs de l’organisation artistique, Dina Karadžić et Vedran Gligo, ont conçu Pivilion comme un logiciel libre de gestion de galerie fondé sur la gratuité des logiciels, la diffusion des connaissances et la décentralisation des réseaux. Chacune de ses itérations permet d’établir de nouvelles relations sociales, spatiales et numériques. Ses différentes déclinaisons comprennent des résidences Web à Schlosspost et à mur.at ainsi que des résidences physiques à l’Akademie Schloss Solitude et à G-MK ; une exposition accessible par WiFi à bord d’un autobus effectuant le trajet entre Zagreb et Osijek ; quelques pavillons dans le cadre de la biennale numérique The Wrong – New Digital Art Biennale ; plusieurs installations en galerie et des expositions WiFi à Booksa et dans divers lieux publics – toutes des initiatives qui ont demandé une approche artistique et technique concertée.

Irena Borić : Pourquoi était-il important pour vous de créer une galerie accessible via le navigateur Tor [1]  ? Et cela doit-il être interprété comme la recherche d’un espace artistique non déterminé et non défini par l’Internet commercial ?

Dina Karadžić : En fait, Pivilion est plus qu’un simple projet, il vient d’un besoin. Nous voulions essentiellement montrer de l’art en réseau dans des espaces physiques, mais sans passer par les canaux commerciaux d’Internet. Je me suis rendu compte, en tant qu’artiste, que je n’avais pas les compétences nécessaires pour présenter des œuvres sans utiliser un blogue avec un domaine et payer un serveur – et c’est plutôt absurde d’héberger des œuvres en réseau ailleurs que dans la galerie où elles sont présentées. Vedran et moi avons compris qu’il fallait trouver un moyen de créer cette galerie de façon à ce que l’art puisse être hébergé localement. C’est seulement par la suite que nous avons réalisé que c’était l’approche que nous souhaitions mettre en œuvre dans notre travail et qu’il serait pertinent de lui donner une identité, d’où le nom Pivilion.

Vedran Gligo : Nous étions clairement à la recherche d’un espace artistique qui n’était ni déterminé et ni défini par l’Internet commercial. Vous ne pouvez pas faire confiance à l’infrastructure actuelle de l’Internet accessible et gratuit, car même si vous créez votre propre réseau, vous devez passer par diverses entreprises. Si vous souhaitez configurer votre serveur à la maison, vous devez quand même acheter un domaine à quelqu’un. Nous avons utilisé le projet Tor parce qu’il permet d’exploiter la fonctionnalité de NAT punching [2], ce qui signifie que vous pouvez héberger du contenu derrière la passerelle résidentielle de votre fournisseur d’accès Internet (FAI) – tandis que la plupart des FAI ne vous laissent pas héberger de contenu à partir de votre connexion. Tor se distingue en ce sens qu’il met en place une sorte de proxy inverse entre les parties. Il y a une passerelle entre vous, votre contenu et l’Internet, puis Tor transmet tout ce que vous hébergez à travers ce réseau. Cela comporte des inconvénients en matière de présentation : d’abord, parce que les domaines .onion[3] sont vastes et indéchiffrables (ce qui les rend plus sûrs). L’autre problème est la lenteur de Tor en raison de la configuration de son réseau. Il est utilisable, mais il est plus lent que la plupart des navigateurs. Il fonctionne pour les œuvres multimédia, toutefois elles mettent plus de temps à charger.

IB : Pourquoi trouvez-vous important d’utiliser du matériel bon marché tel que le Raspberry Pi[4] ? Et quelle importance revêt l’approche DIY ou DIWO (Do it yourself ou Do it with others) ?

DK : Nos projets sont basés sur l’utilisation de logiciels libres/gratuits et le moins de matériel possible parce que nous croyons que l’art numérique devrait être accessible et que les outils de production devraient être partagés et mis à la disposition de tous, particulièrement à des fins non commerciales. Nous voulons faciliter l’accès à l’art numérique de façon à ce que plus de gens disposent de moyens de production.

VG : Nous avons aussi choisi d’exploiter l’écosystème Raspberry Pi parce qu’un de nos objectifs est d’aider les artistes qui diffusent leurs travaux sur Internet à comprendre comment fonctionne l’infrastructure. Ce type de matériel est idéal parce que ses possibilités sont sans limites. Si nous avions utilisé un téléphone, le procédé aurait été le même que dans le cas d’une application téléchargeable. Vous téléchargez l’appli, vous cliquez et vous hébergez des œuvres à partir de votre téléphone. Ça ressemble plus à un produit, et notre projet n’est pas un produit ; l’idée est d’acquérir des connaissances.

DK : Il est important que le réseau Tor ne soit pas le seul qu’exploite Pivilion. Nous travaillons aussi beaucoup avec des réseaux locaux – où Pivilion devient son propre serveur WiFi – et nous créons des expositions qui sont accessibles sur ces réseaux.

IB : Une de vos plus récentes expositions, WiFi #pivilion_dot_net – présentée à la galerie Prozori de Zagreb au printemps de 2021 –, consistait en une installation composée de sculptures-serveurs qui émettaient leur propre réseau WiFi local. Ainsi, pour voir l’exposition, il fallait se trouver dans l’espace. Pourquoi teniez-vous à présenter cette exposition sur les lieux physiques, notamment au moment où la majorité du contenu culturel migrait en ligne en raison de la pandémie ?

DK : Nous créons constamment des situations microcrommunautaires et macrocommunautaires lorsque nous installons le contenu du réseau dans un espace physique. Nous le faisions déjà avant la récente crise sanitaire mondiale. Nous ne proposions pas nécessairement une adaptation en ligne, car pour chaque itération, nous souhaitions travailler avec une communauté donnée. C’était notamment le cas à la galerie Prozori (située dans une bibliothèque à Zagreb). Nous cherchons toujours à partager notre conscience collective de l’éthique et de la politique des réseaux et de l’Internet afin de sensibiliser les gens à l’importance des réseaux indépendants. Par exemple, pourquoi est-il préférable de présenter de l’art sur l’Internet clandestin (dark net) – qui est pourtant beaucoup plus difficile à utiliser et beaucoup plus lent ? Nous avons récemment associé cette idée d’objet-réseau local à la sculpture. Nous voulions établir un lien entre la sculpture et le matériel utilitaire afin de réduire la quantité d’équipement commercial dans nos installations artistiques. Nos « serveurs-sculptures » sont intégrés à des objets génératifs modélisés de manière paramétrique et imprimés en 3D. Cette dimension sculpturale obtenue grâce à un processus de collaboration sert à représenter visuellement les serveurs.

IB : Pour chaque exposition, vous collaborez avec des artistes réputé.e.s sur la scène artistique contemporaine croate et qui nœuvrent pas tous et toutes dans le domaine de lart numérique. Ces collaborations sont parfois une première occasion pour ces artistes de créer des œuvres en ligne. Les sélections que vous faites, comme commissaires, sont très intrigantes. Comment voyez-vous la collaboration avec les artistes et votre rôle en tant que commissaires ?

DK : Nous sommes des artistes qui endossons le rôle de commissaires. Nous choisissons d’assumer les tâches administratives et technologiques afin d’offrir un bon cadre de travail pour plus de personnes. La réponse à cette question n’est pas simple et cela est dû à la structure de notre organisation artistique : elle est conçue pour favoriser l’avancement, mais pas individuellement. Nous mettons sur pied ces projets pour avancer ensemble et nous soutenir mutuellement. Je ne sais pas si j’appellerais cela du commissariat.

VG : Je dirais que c’est indéniablement du commissariat, mais ce n’est pas un rôle auquel nous tenons. Ce n’est pas notre but. Nous nous sommes en quelque sorte retrouvés dans cette position. C’est notre démarche artistique qui a fait de nous des commissaires d’une certaine manière. Nous aimerions créer plus d’œuvres en nous basant sur ce modèle, car pour l’heure nous consacrons plus de temps à l’infrastructure qu’à faire de l’art.

IB : En 2020, vous avez également utilisé l’infrastructure du projet Pivilion pour votre œuvre A triptych on tectonic transgressions, diffusée à trois points d’accès au réseau sans fil dans l’espace public de la ville de Korčula, avec le soutien de l’organisation grey) (area. En quoi Pivilion était-il le mécanisme le plus approprié ?

DK : Nous réfléchissions à la façon de réaliser une œuvre ouverte et accessible. Comme grey) (area n’avait pas de galerie physique en 2020, et à cause de la pandémie, ça n’avait pas de sens d’amener les gens dans des lieux fermés. Korčula est une ville magnifique et une véritable attraction touristique, de sorte que notre public était principalement composé de personnes qui ne s’attendaient pas à entrer en contact avec notre travail – et ne le souhaitaient peut-être pas non plus. Étant donné que Pivilion s’affiche comme un point d’accès WiFi ouvert et utilisable sans mot de passe, nous pourrions dire à la blague qu’il est une sorte de honeypot[5] artistique pour un public qui veut simplement du WiFi gratuit, et qui se retrouve dans une galerie d’art numérique « par hasard ». En collaboration avec grey) (area, nous avons décidé de rendre ces Pivilion accessibles à trois endroits, sans toutefois restreindre l’accès à un lieu physique – il suffisait de se connecter à un réseau ouvert sur une place publique pour voir l’œuvre en trois volets. L’infrastructure de Pivilion s’est avérée être l’option la plus logique pour partager l’art numérique avec les communautés locales.

Dina Karadžić vit et travaille à Zagreb et en ligne. Elle a obtenu une maîtrise de l’Académie des beaux-arts de Zagreb en 2012 et est membre de la Société croate des beaux-arts (HDLU) depuis 2011. Elle a rejoint la Société croate des artistes indépendants (HZSU) en 2018, et dirige l’organisation artistique Format C (consacrée à l’art numérique, aux expériences multimédias et à la création collective) depuis 2014. Également activement impliquée dans le domaine des nouveaux médias, elle a mis sur pied divers événements et expositions d’art visuel, numérique et en ligne.

Vedran Gligo est un crack de l’informatique autodidacte, un artiste, un organisateur et un chef de projet. Dans sa pratique quotidienne, il utilise les principes des logiciels libres. Actif dans la communauté locale, il offre des ateliers numériques gratuits et ouverts au centre culturel de Zagreb par l’entremise du projet hacklab01.org. Parmi ses champs d’intérêt figurent la culture libre, la promotion du système GNU / Linux, la création de glitchs, l’art participatif en ligne, la production culturelle indépendante et l’hacktivisme.


[1] Tor est un logiciel libre et gratuit permettant de communiquer de manière anonyme.

[2] Le « hole punching » (ou parfois « punch-through ») est une technique de mise en réseau informatique qui permet d’établir une connexion directe entre deux parties dont l’une ou les deux se trouvent derrière des pare-feu ou derrière des routeurs qui utilisent la traduction d’adresses réseau (NAT).

[3] .onion est un domaine de premier niveau, qualifié de domaine spécial ou réservé, qui renvoie à un service « onion » anonyme, auparavant appelé « service caché », accessible par l’intermédiaire du réseau Tor.

[4] Raspberry Pi est un minuscule ordinateur auquel on peut brancher un écran, un clavier et une souris.

[5] Dans le jargon de la sécurité informatique, un honeypot (en français, au sens propre « pot de miel », et au sens figuré « leurre ») est une méthode de défense active qui consiste à attirer, sur des ressources (serveur, programme, service), des adversaires déclarés ou potentiels afin de les identifier et éventuellement de les neutraliser. Tiré de <https://fr.wikipedia.org/wiki/Honeypot> ; version française de <https://en.wikipedia.org/wiki/Honeypot_(computing)> (consulté le 17 juin 2021).

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